Partant du principe que "qui peut le plus peut le moins", on a en effet proposé aux élèves, au lycée Louis Lachenal d’Argonay, d’écrire des textes sans jamais utiliser certaines lettres, de préférence des voyelles comme a, i, o, u.

Il s’agit d’apporter de la variété, de rompre avec la banalité, de surprendre, mais aussi d’amuser. En présentant l’écriture comme un jeu, le travail devient plus agréable.

On s’est dit aussi que, en utilisant ensuite à nouveau toutes les lettres de l’alphabet, le français paraîtrait alors beaucoup plus facile.

Ceci signifierait donc que l’on pourrait se passer de certaines lettres en français ? Sans doute, mais on en souffrirait. On doit aussi envisager le cas où l’on en utiliserait de nouvelles. Inventeurs et découvreurs, si le coeur vous en dit !

Voici donc une grande nouveauté : des textes amputés de lettres clés.

Mon métier et mon sport préféré sans a

L’homme utilise le bois depuis toujours pour construire son lieu de vie, se protéger du froid et des intempéries, décorer son logis. De nos jours, on s’en sert encore, et souvent, et de plus en plus peut-être, en dépit des nouvelles technologies et des résines de synthèse. Il nous touche donc de près, vu qu’il nous entoure, même s’il est quelquefois invisible. Il en existe différentes sortes issues de conifères, de feuillus ou d’espèces exotiques. On construit des toits, des portes, des fenêtres, des meubles, des cloisons... On confectionne des cuisines, des pièces de douche, des éléments de boutiques. Où que l’on se trouve, chez soi, en ville, on côtoie ce produit noble qui procure toujours une joie intense, même s’il consomme énormément d’oxygène et de lumière pour devenir robuste et plein de vie.
Moi, je suis un futur menuisier et les poseurs de mon entreprise ne cessent de me donner de petites corvées pour m’initier au métier : nettoyer les sols, rénover les boîtes pour mettre les outils, et surtout découper et poncer. Ces emplois de menuiserie nécessitent une extrême précision. Je prends le bois, le touche, l’observe, l’étudie, l’usine, l’enrichit et le livre chez le client.
L’homme défriche des forêts entières. Il doit prendre conscience de son erreur et préserver son environnement. Pour oublier ces problèmes qui empoisonnent le quotidien de tout le monde et m’empêchent de dormir lorsque j’y pense trop souvent, je me rends près de chez moi et, les pieds sur l’herbe, je retrouve mon sport préféré : le foot. Deux équipes s’opposent sur une pelouse de dimension fixée. On tente de mettre des buts contre le club opposé et d’en prendre le moins possible. Ce type de rencontre dure une heure trente, plus une mi-temps de quinze minutes. Comment ? Vous n’ignorez rien des règles. Voyons plus compliqué... Cet excellent sport collectif, le plus joué et le plus connu au monde, permet de se détendre, d’entretenir une bonne condition physique, de retrouver un peu de tonus. Le seul problème concerne les risques fréquents de blessures qui nécessitent un strict respect du règlement. Les suspensions prennent quelquefois plusieurs mois. Il importe que l’homme en noir siffle plus souvent, se montre très sévère, et prononce vite des exclusions.
Mon dernier rendez-vous sportif eut lieu sous un ciel splendide, propice pour des joueurs expérimentés et pour les supporters. Je ne pus tolérer un score nul vers les dernières minutes de jeu. Lors de l’ultime corner, on se regroupe. Le numéro sept tire, et je réussis une bicyclette. Et voici comment je suis devenu le héros d’un jour. Je me présente pour recevoir des remerciements honorifiques. Le directeur du club soulève une coupe. Tous les visiteurs hurlent leur joie. Lorsque je tiens le précieux trophée, le public conquis redouble son bonheur frénétique. Quels moments exceptionnels dignes des plus belles réussites !

L’été sans i ni o

C’est la chaleur, le beau temps, les vacances... Les belles dames marchent sur la plage, les gens nagent dans la mer aux reflets bleutés. Enfants et parents se baladent, heureux de se détendre ensemble et de récupérer les heures perdues. L’astre brûlant réchauffe les ruelles aux réverbères déjà allumés. Chacun achète des cadeaux et, après, va manger dans des restaurants ne fermant pas avant une heure, deux au plus... La température élevée rend l’eau agréable. Le sel dessèche mes cheveux et met du blanc sur mes bras. La beauté des paysages me transfère sur une autre planète. Les éclats du reflux m’enchantent. La place manque malheureusement sur les berges surpeuplées et les passants se marchent dessus, écrasant les châteaux de sable, ravageant les résultats de durs labeurs de courageux entrepreneurs. Le vent caresse les peaux brunes des jeunes femmes buvant et dégustant sans retenue des glaces énormes vendues par des marchands très scrupuleux sur les parfums. A leurs heures perdues, ces déesses se relaxent sur des transats savamment placés. Les barques lentes des pêcheurs accélèrent car, au large, les bancs de maquereaux attendent. Je passe les plus remarquables vacances dans cette fête perpétuelle sans cesse changeante. Quand l’aube émerge, les crabes mettent la patte sur les vastes étendues de sable jaune. Un peu de crème sur les jambes, la pensée d’un excellent repas fumant, et les sens s’émeuvent, et le cerveau s’embrase et s’enflamme...

L’hiver sans a ni u

Le ski, on en profite, on descend, on glisse, et il convient d’éviter les bois et les bosses, les forêts et les ornières. Moi, je préfère le hors piste. Il me comble de joie. Le temps de prendre le télésiège et je recommence. Non stop.
Le soir, je me rends vers le bistrot préféré de mes potes. On sirote des verres de whisky et l’on se détend. On doit rester sobres, en dépit de l’envie. Dehors, bise et givre sévissent et vident les trottoirs. Le froid et le vent, Noël et les présents ; des joies simples réconfortent les hommes. L’hiver, notre période de prédilection, pleine de tendresse, commence en décembre et finit en février. Elle emplit les êtres de générosité. Les employés d’entretien nettoient les pistes. Les engins entreprennent des rondes effrénées. Mercredi, les compétitions s’égrènent. Les sportifs de l’extrême, enveloppés de vêtements bicolores, s’envolent en des bonds dignes des héros romains. Les descentes folles présentent énormément de problèmes. Comment s’en sortir ? On se console : elles permettent le développement de l’endroit, si bien exposé, et de ses commerces. Les derniers flocons de neige tombent le long des cimes. les sommets s’emplissent de monde, comme lors des foires de printemps. Les honnêtes citoyens déplorent les fenêtres trop légèrement décorées. Le ski, ce phénomène enivre les esprits, or il est triste en ce moment. Neige limitée. Point d’espoir réel... et, personne ne l’ignore, le père Noël doit venir ce soir !

Et puis l’on s’est dit : "pourquoi ne pas proposer des simplifications ?" En s’attaquant à l’orthographe, éternel cheval de bataille, on savait que l’on irait vers une impasse. De fait, les élèves ont vite compris que cela conduisait en réalité à l’élaboration de textes complexes. Voyez l’exemple ci-dessous.

Suite au constat effectué par la commission "français" de l’éducation nationale, une simplification de l’écriture a été acceptée à l’unanimité par les membres participants, suivant un plan très strict programmé sur les trois années de lycée, en accord avec le ministère et les rectorats.
en classe de seconde on pratiquera une elimination generalisee des majuscules de laccentuation et de la ponctuation mesure qui marquera le debut dune grande revolution graphique propre a changer le cours de notre histoire la lecture sera ainsi facilitee et des touches inutiles disparaitront de nos claviers dordinateurs e de machin a ecrir
lanee suivant on suprimera le letr qi ne se prononc pa ce qi ora pour efe de racourcir le text san change le contenu ni la prononciation rendu plu aise e le sens fera plu apel a limagination du lecteur
en terminal enzin le zon "s" "j" "ch" "v" "f" zeron remplaze par "z" zet ultim mezur zera encor gagne de la plaz zur le paz de lizr e la zonetiq y trouzera zon comt azec un tel metod le elez apreziron bocou mieu no gran oteur
lenzembl de ze nouzote zeron tou a loneur de notr enzegnemen e no enzan ne ze zouziron plu de leur mozaiz not en ortograz mem zi le proze na pa encor ete zote o parlemen zon aplicazion dezre zit zeduir le cor prozezoral e ouzrir lecol zur le mond puiz le pedagog en prendr de la gren
zalu a touz bon zanz a zeu qi zoron parle la lang de molier e ziz le zranze

Régis Déperraz

(Tous les textes proposés ont été composés par des élèves du lycée)

"Les plus grandes choses n’ont besoin que d’être dites simplement. Vous voulez me dire qu’il fait froid ; que ne disiez-vous : Il fait froid ? Vous voulez m’apprendre qu’il pleut ou qu’il neige ; dites : Il pleut, il neige."

Jean de La Bruyère, Les Caractères


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